Caroline Daniel: « Participer à La scène aux ados, c’est inviter les élèves dans la vie »

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1 octobre 2021 · Laurent Ancion

Comme une foule d’autres enseignants toqués de théâtre, Caroline Daniel plonge chaque année sa classe de 3e, à l’Institut Notre-Dame d’Arlon, dans le bain de La scène aux ados. Pour elle, l’aventure constitue un « supplément vital », mais aussi une rencontre originale avec les compétences prévues au programme.

Propos recueillis par Laurent Ancion

 

Tu participes à La scène aux ados depuis 2013, avec ta classe de 3e (parmi les plus jeunes de l’aventure!). Pratiquais-tu déjà le théâtre avec tes élèves avant cela?

Caroline Daniel – Oui, j’estime depuis toujours que le théâtre colle parfaitement avec le programme du cours de français. Je le pratiquais déjà avec mes élèves, mais pas du tout de la même façon! On réalisait de courtes saynètes, des impros, de façon assez freestyle et libre. Je m’inspirais de manuels scolaires. Les textes étaient simplement tirés de livres que j’empruntais à la bibliothèque. La scène aux ados propose tout autre chose: l’aide d’un artiste, des formations pour les enseignants, des étapes sous forme de « workshops » et, surtout, un aboutissement sous forme de présentation en festival. Pour les élèves, ce dernier point est assurément le plus déterminant!

Que t’apportent les formations proposées par La scène aux ados?

J’avais un peu joué en régendat, nous avions adapté Le K de Dino Buzzati, une expérience intense, mais sans soutien du monde artistique. Ici, l’encadrement professionnel des formations permet de se mettre soi-même – peut-être pas en danger – mais en jeu! On se rend compte de ce qu’est « jouer », s’exposer, oser, le tout avec la bienveillance et l’œil aiguisé des formateurs. Le fait d’avoir participé à ces ateliers permet de mieux comprendre comment aider les élèves et, bien sûr, de proposer des exercices plus adaptés.

Le rendez-vous des festivals, où les jeunes d’écoles différentes présentent leurs créations, change-t-il le lien des élèves au théâtre?

Toute deadline génère une juste pression pour se mettre au travail! C’est un peu la nature humaine, non? Le fait de devoir proposer quelque chose de fini devant les autres te pousse à te dépasser. Cette échéance est très intense pour les jeunes. Tout à coup, tout le monde a un même but. Les élèves sont prêts à travailler pendant les récréations, à venir à l’école le week-end! Il y a une exigence qu’ils ne mettent pas ailleurs. Et ils disent souvent que le jour de la représentation, c’est le meilleur jour de l’année pour eux.

Caroline Daniel souffle quelques conseils à ses élèves avant leur première fois sur une « vraie » scène, avec « Enjeu » de Stéphanie Mangez, lors du « Work in progress » de 2020 au Centre culturel de Libramont.

Tous les deux ans, La scène aux ados propose entre 6 et 12 nouveaux textes, où vous êtes invités à piocher. Les élèves s’y reconnaissent-ils toujours?

Les textes sont vraiment adaptés aux jeunes. Ils abordent des thèmes qui les touchent et qui ouvrent leur imaginaire. Même ceux qui leur semblent moins séduisants au départ finissent par les enthousiasmer! En fait, en début d’année, je fais lire tous les textes du nouveau recueil, de façon désynchronisée entre eux, c’est-à-dire que tous les élèves ne lisent pas les mêmes textes en même temps. Ils doivent présenter aux autres le texte qu’ils ont lu, le défendre, donner aux autres l’envie de le lire. Ensuite, quand tout le monde a tout lu, ils doivent choisir « le » texte du projet! Cela donne de très belles conversations en classe, parce qu’ils finissent par très bien connaître chacune des œuvres. Ce sont des textes courts, très bien découpés, qui laissent place à différentes interprétations. Chaque fois que j’ai vu « notre » pièce montée par un autre groupe, c’était totalement différent!

Pourquoi soigner le lien entre théâtre et jeunesse?

Surtout aujourd’hui, le théâtre leur apporte quelque chose de réel. La possibilité de ressentir physiquement l’émotion quand on joue, quand on est train de créer, même sans public. Le virtuel, qu’il soit lié au distanciel ou aux smartphones, n’apporte pas autant. En jouant au théâtre, même des élèves qui en classe ne s’investissent jamais se dévoilent sous un autre jour. Ils ne sont plus assis derrière un banc, avec un bic. Ils sont dans la vie.

Cela demande-t-il que toutes et tous soient comédiens?

Au début du projet, je leur dis toujours qu’ils ne seront pas tous obligés de monter sur scène. Si certains préfèrent écrire le fascicule qu’on distribuera aux parents, concevoir l’affiche, composer la musique, c’est tout à fait possible. Et ils finissent tous par monter en scène! Ils savent qu’ils ne sont pas obligés… alors ils y vont! Un projet comme celui-là doit résider sur le plaisir, jamais sur la contrainte, sinon ça ne marche pas.

Avec le Covid, comment avez-vous déjoué les distances?

De la 3e à la 6e année secondaire, le programme officiel développe notamment la compétence d’ »amplification »: les élèves sont invités à transposer, recomposer, amplifier un récit ou une œuvre. Cette amplification peut consister à en écrire un nouveau chapitre, une autre fin… Ici nous avons imaginé d’ajouter un tableau au texte choisi, Enjeu, de Stéphanie Mangez. Le grand luxe, c’est que l’autrice a directement participé aux ateliers d’écriture, notamment par vidéoconférence. Stéphanie Mangez a suivi les 21 élèves, avec des retours personnalisés! Même si ce n’était pas la même expérience que la création d’un spectacle, c’était une très belle fenêtre dans la grisaille.

En 2021, confinement oblige, l’autrice Stéphanie Mangez a suivi 21 jeunes plumes en distanciel. Inspirés par le thème de sa pièce « Enjeu », les élèves de l’Institut Notre-Dame d’Arlon ont même choisi une ambiance sportive comme arrière-plan de bureau!

Tout projet représente un investissement colossal en énergie, en temps. Qu’est-ce qui te convainc de continuer?

Chaque année, comme je sais le travail que le projet demande, je me demande si je vais continuer à m’investir comme cela. Et la réponse est oui! C’est un travail de fou, certes, mais agréable. Et je me rends compte qu’il y a moyen de gagner du temps sur d’autres éléments du programme, parce qu’ils sont naturellement inclus dans un projet de ce type. Je réalise une série d’évaluations à travers différentes compétences: rechercher et collecter des informations, défendre une opinion verbalement ou par écrit, raconter et relater des expériences culturelles, amplifier un récit en écrivant une autre fin, un nouveau chapitre… Toutes ces « tâches » sont réalisées en cours de route, dans la joie! Pourquoi ne pas continuer? Tout le monde y gagne.

Cet article est paru dans le magazine d’ITHAC n°67 – Octobre 2021, lisez le numéro en intégralité ici.

Auteur·ice : Laurent Ancion

Passionné d’art sous toutes ses formes et sous toutes ses coutures, Laurent Ancion a trouvé dans le champ de l’écriture journalistique l’endroit rêvé pour chercher, questionner, rencontrer, réfléchir, analyser et raconter les arts de la scène. Après quinze ans consacrés à la critique théâtrale quotidienne au journal Le Soir, il mène aujourd’hui sa recherche sur un format plus long: le livre de réflexion, dont il cherche avant tout à privilégier la forme joyeuse plutôt que l’assommoir. Laurent est également professeur aux conservatoires de Mons et de Bruxelles, et poursuit en parallèle ses aventures musicales au piano (album « Tout au bord »). Il est chargé de communication et de projets auprès d’ITHAC.

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