Gabriel, 12 ans: « L’écriture m’a réveillé du confinement »

ITHAC MAG
15 septembre 2020 · Laurent Ancion

Certains nouent leurs draps de lit pour s’échapper par la fenêtre. Pour s’évader du confinement, une sacrée bande de jeunes auteur⋅e⋅s ont préféré tresser des mots, à l’invitation de Céline De Bo. Aujourd’hui rassemblés dans un numéro spécial du magazine d’ITHAC, leurs textes nous emmènent tout droit au septième ciel. Petite visite de l’aventure, avec les principaux intéressés pour guides.

Par Laurent Ancion / Illustrations Marie Campion

 

C’est fou, parfois, comme un carrelage peut s’avérer de bon conseil. En mars 2020, aux premiers jours du confinement, Céline De Bo est assise sur un petit tabouret dans sa cuisine et perçoit – comme nous tous sans doute – un monde qui s’effondre. « Je sentais mon moral tomber de plus en plus bas dans mes chaussettes », sourit aujourd’hui l’auteure et animatrice d’ateliers d’écriture. Les yeux rivés sur le sol, Céline cherche à s’accrocher à une pensée positive. « Heureusement, un petit carreau commence à me parler et me dit de sa petite voix colorée: ‘Et toi, qu’est-ce que tu pourrais apporter à la société dans un présent où tout est bousculé? Qu’as-tu à offrir dans un moment où il est difficile d’affirmer avec conviction que ça va aller? » Il n’est pas sûr que le carrelage parlait. Mais il est certain qu’il reflétait parfaitement les convictions de Céline De Bo: « Je suis convaincue que les mots, en période de désordre interne et externe, sont des alliés pour rester là et bien là, la tête sur les épaules! »

Et soudain tout s’éclaire: Céline proposera à des jeunes de profiter du confinement pour écrire. La méthode? Pendant 8 semaines, tous les lundis, elle postera deux exercices d’écriture sur les réseaux sociaux. Elle lira ensuite chaque texte reçu et échangera avec les auteur⋅e⋅s. Rien de scolaire dans les énoncés, mais plutôt des étincelles pour mettre feu aux imaginaires: « Si ton pyjama pouvait parler, que dirait-il ? », « Qu’est-ce que tu voudrais écrire sur les murs? », « Et si soudain, il n’y avait plus de wifi? »… L’appel trouve vite sa caisse de résonance: en quelques jours, de jeunes plumes de 11 à 19 ans, issues de tous les milieux et de tous les coins de la Wallonie et de Bruxelles, entament un dialogue à la fois très concret (par l’écriture) et virtuel (par envoi interposé) avec Céline. « J’ai été surprise par l’enthousiasme que la proposition a soulevé chez les jeunes », rapporte-t-elle. « Je le faisais plutôt pour moi au départ, pour ne pas sombrer… et j’ai reçu beaucoup de textes et surtout beaucoup de mercis! »

« Quand j’ai vu passer la proposition, je me suis dit que c’était du pain bénit pour Gabriel », confie Agathe, la maman du jeune intéressé, 12 ans au compteur. « Gabriel est très vivant, très extraverti, il adore ses copains et est enthousiaste de tout. Pendant le confinement, on bossait comme des fous à la maison, en télétravail. Et il s’assombrissait de plus en plus. Il n’avait plus envie de rien! Je sais qu’il adore écrire. Mais il ne fallait pas que l’idée vienne de moi… La proposition de Céline est donc tombée au parfait moment! » Gabriel se lance dans les exercices, embarque un copain dans l’aventure et aiguise sa plume avec une humeur de plus en plus radieuse. « On était toujours confinés, mais il y avait soudain une stimulation venue de l’extérieur », explique Agathe. « C’est un peu comme l’école, ça faisait quelque chose à raconter! Un dialogue s’est aussi créé avec Céline: elle lisait tout, lui donnait un feedback. C’était positif et exigeant: c’est une pro! Pour Gabriel, l’aventure a eu un effet de renforcement: il aimait déjà écrire, mais l’idée commence à prendre de l’importance. »

C’est comme les œufs en chocolat: la surprise est parfois à l’intérieur. L’écriture en confinement semble avoir révélé les jeunes plumes à leur entourage. « En lisant les textes de Noémie, j’ai été très étonnée », rapporte Vanessa, la maman de cette jeune fille de 12 ans. « Je savais qu’elle aimait écrire, et je l’ai d’ailleurs encouragée chaque semaine, en lui lisant les exercices proposés par Céline. Ce qui m’a surpris, c’est la profondeur de ses pensées. J’ai eu le sentiment de la découvrir encore un peu plus… et en bien – je précise! ». Comme son petit frère William, 10 ans, Noémie adore le jeu, le spectacle, les histoires qu’on invente et qu’on partage pour se tenir chaud. Sur la durée, le confinement aurait pu éroder, à force, ce bel élan. « Je pense que l’écriture a permis à Noémie de garder à la fois un contact avec son intériorité, mais aussi avec l’extérieur », rapporte sa maman. « Être en contact avec Céline, avec qui elle fait du théâtre d’habitude, a maintenu un lien avec les activités habituelles, avec un autre adulte ressource. En outre, les retours de Céline sont très constructifs. Ils ne sont jamais ‘jugeants’. Il s’agit plutôt de suggérer, d’inviter, de dialoguer – et c’est très important, surtout quand un jeune débute dans l’expression. »

« Les jeunes étaient très étonnés que je leur donne de la valeur et que je lise tous les textes », complète Céline De Bo. Elle se verrait bien poursuivre une aventure qui lui a fait « beaucoup de bien ». « Oui, ça me plairait beaucoup de poursuivre! Comme c’est parti sur une impulsion, je n’ai pas pensé au long terme. Mais s’il y a des relais prêts à me soutenir, je recommencerai volontiers. » Sûr et certain que le carrelage en brille déjà de joie!

Gabriel, 12 ans : « C’était trop bête de s’ennuyer, il fallait essayer! »

« À quoi penses-tu quand tu es dans la lune? », avait demandé Céline De Bo en guise d’exercice d’écriture, ce lundi-là. « Je cours me réfugier dans un ailleurs meilleur, loin du carré de béton gris de ma vie. Je suis dans la lune et je suis elle en même temps », a réagi Gabriel, fan de Minecraft et lecteur passionné. Des mots qu’on peut lire dans le magazine d’ITHAC. Il nous confie ici quelques étapes de cette belle aventure.

Laurent – Qu’est-ce qui t’a décidé à prendre la plume avec les exercices de Céline pendant le confinement?

Gabriel – Je lis beaucoup, beaucoup. Lire, chez moi, c’est une maladie – une maladie bonne pour l’esprit. En tout cas, j’ai le virus! Je sais qu’on ne lit jamais « trop » mais, à un moment du confinement, j’en ai eu marre de lire. Je m’ennuyais complètement, je ne voulais plus rien faire. Je disais non, non, non à tout. Tout ce que je voulais, c’était voir mes amis… et ce n’était pas possible. À un moment, j’ai pensé: « Je m’ennuie tellement. C’est bête de s’ennuyer, si ce n’est pour rien faire. » Alors quand ma maman a proposé que j’essaye d’écrire, j’ai accepté d’essayer. J’ai écrit trois textes. J’avais déjà écrit, mais pas aussi sérieusement.

Qu’est-ce que ça t’a fait comme effet de prendre la plume?

Ça m’a réveillé du confinement! Ça m’a amusé, c’est vrai. Il n’y a pas de limites, on peut tout exprimer, on peut se relâcher, ça fait du bien, surtout quand on est stressé. D’ailleurs, j’ai proposé à mon meilleur ami de le faire aussi. On faisait tous les deux les mêmes exercices et j’ai bien aimé lire nos textes en parallèle. C’était vraiment marrant de comparer nos imaginations, de voir à quel point on pouvait raconter des choses totalement différentes en partant d’un même énoncé.

Comment est-ce que tu définirais l’écriture?

Écrire, c’est prendre un temps pour s’exprimer en inventant des textes, en écrivant des choses qui se sont passées ou qui pourraient se passer, c’est ressentir le bonheur d’avoir fait un texte et de pouvoir le montrer à d’autres. C’est aussi améliorer un texte qu’on a déjà écrit. Ça, c’est un peu énervant. On n’a pas toujours envie de le modifier. Il faut accepter de se relire, d’identifier ce qui pourrait être mieux, de comprendre nos erreurs. Et parfois on n’aime pas reconnaître ses erreurs!

Tu as envie de continuer?

J’ai beaucoup de travail pour l’école, je n’ai pas beaucoup de temps, mais j’espère pouvoir le faire bientôt. J’écris des textes et j’essaye de les adapter en B.D. Ça pourrait faire un métier! Un triple métier même: romancier, dessinateur et scénariste! Mais je dois attendre un peu pour avoir du temps. J’ai été opéré à l’oreille et je dois rattraper l’école. Ce sera bientôt plus simple j’espère, une fois que j’aurai bien découvert le système du secondaire.

Noémie, 12 ans: « Ce que je préfère, c’est le moment du partage »

Si Noémie invente des récits ou écrit des poésies – y compris parfois sur ses devoirs de maths –, c’est avant tout pour les partager avec les lecteurs ou les spectateurs. Rien d’étonnant à ce que cette jeune poète, 12 ans, adore le jeu d’acteur: « Interpréter d’autres personnes que moi, c’est comprendre d’autres vérités que la mienne », confie-t-elle.

Laurent – Cela fait longtemps que tu écris?

Noémie – Je dirais approximativement… deux ans? C’est venu naturellement, pas d’un coup, alors je ne sais pas te dire exactement quand ça a commencé. J’écris notamment des poésies. J’en avais montré à Céline, au cours de théâtre qu’elle nous donne à l’académie. Elle m’a dit qu’elle cherchait des personnes pour écrire avec elle. D’habitude, je n’aime pas trop parler de ça. La confiance est importante, et j’ai peur qu’on me dise que c’est nul. C’est un peu comme si tu fouillais dans un de mes tiroirs très personnels. Mais là, j’avais confiance. Je savais que les textes seraient lus, et même que certains seraient peut-être publiés. C’est mon choix de l’avoir rendu public, alors j’assume un peu mieux!

Tu mets beaucoup de toi dans ce que tu écris?

Je pense que quand tu écris quelque chose de ta propre volonté, tu mets toujours quelque chose de toi. Dans mes poésies, je mets un peu de tout, il n’y a pas un thème de prédilection. Je parle de la vie, du temps qui passe. Je me pose des questions comme toutes les personnes présentes sur Terre!

Tu écris plutôt pour toi ou pour les autres?

Je n’aime pas trop l’écriture de type journaux intimes. Je ne cherche pas du tout à me confier à la page blanche. Ce que je préfère, c’est le moment du partage. Parfois je montre mes textes à ma meilleure amie. J’aime bien aussi les lire à des animaux, comme à mes poules. Je m’assieds dans le poulailler et elles viennent vers moi. C’est difficile de dire si elles accrochent évidemment, mais elles s’approchent, elles secouent un peu la tête.

Qu’est-ce que tu aurais envie de dire à quelqu’un qui pense écrire, mais qui n’a encore jamais osé le faire (même si cette personne n’a pas de poules)?

Je dirais que l’écriture me permet « de penser mes pensées », à travers des mots, des textes. Je dirais à cette personne de se lancer. Au moins, ce sera fait, peu importe ce que ça donne! La personne ne pourra pas dire  « Ah, j’aurais bien voulu essayer ça dans ma vie! ». Il faut qu’elle se lance!

L’écriture, c’est moins compliqué qu’il y paraît?

Pour les idées, ce n’est pas comme un interrupteur, on ne peut pas toujours écrire un texte comme ça, à la demande! Mais pour ce qui est de l’aspect pratique, c’est tout simple: un crayon, du papier, et c’est parti. Tu peux le faire partout. Et même si tu n’as pas de crayon, tu peux le noter dans ton esprit. Ça m’est arrivé une fois: j’avais un devoir de maths à rendre et j’avais noté quelques strophes d’un poème dessus, au crayon. J’ai vite gommé avant de le donner au prof et je l’ai transféré dans ma tête! Je l’ai recopié plus tard. Pour le moment, à la maison, j’écris dans mes anciens « journaux intimes » de quand j’étais petite. Tu sais, les cahiers avec des chats, ce genre de chose. Généralement, il n’y avait que les deux premières pages utilisées, alors je les récupère. Celui que j’utilise est tout doux, avec des poils.

Auteur·ice : Laurent Ancion

Passionné d’art sous toutes ses formes et sous toutes ses coutures, Laurent Ancion a trouvé dans le champ de l’écriture journalistique l’endroit rêvé pour chercher, questionner, rencontrer, réfléchir, analyser et raconter les arts de la scène. Après quinze ans consacrés à la critique théâtrale quotidienne au journal Le Soir, il mène aujourd’hui sa recherche sur un format plus long: le livre de réflexion, dont il cherche avant tout à privilégier la forme joyeuse plutôt que l’assommoir. Laurent est également professeur aux conservatoires de Mons et de Bruxelles, et poursuit en parallèle ses aventures musicales au piano (album « Tout au bord »). Il est chargé de communication et de projets auprès d’ITHAC.

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ITHAC MAG n°65